SÉANCE
SOLENNELLE DE RENTRÉE 2001
Institut de France -
Mardi 16 octobre 2001 Coupole, 15
heures
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L'ART EN FRANCE À L'AUBE DU XXIe SIÈCLE par M. JEAN BALLADUR délégué de l'Académie des
beaux-arts
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À l'aube de ce XXIe siècle, en France comme à l'étranger, les
artistes se posent la question que probablement Dieu se posait avant de créer
notre monde : que faire ?
Les artistes du XXe siècle écoulé ont successivement détrôné, les
unes après les autres, toutes les valeurs et toutes les fins que les hommes
attachaient traditionnellement à l'ouvre d'art avec un grand " A ".
L'aube de ce XXIe siècle voit-elle, en réalité, poindre le
crépuscule de l'art ? C'est la question que nous devons nous poser
aujourd'hui.
Des avant-gardes successives, louangées par les marchands, les
commissaires-priseurs, les directeurs de musées et les organisateurs des
expositions, au demeurant financés par les structures technocratiques de notre
pays, ont successivement pourfendu et refoulé l'avant-garde qui tenait, sur la
dernière en date, l'avant-poste de la discipline concernée.
En voici une liste non exhaustive :
Commençons par le commencement, c'est-à-dire par la révolution
impressionniste. Nous trouvons ensuite : - le post-impressionnisme - le
pointillisme - le fauvisme - le cubisme - le futurisme - le dadaïsme - le
constructivisme - le surréalisme - le néo-constructivisme - le rayonnisme - le
suprématisme - le minimalisme - l'expressionnisme - l'expressionnisme abstrait -
le néoplasticisme - l'art naïf - l'abstraction lyrique - l'op-art - le pop-art -
Cobra - Flexus - le muralisme - l'art conceptuel - le cinétisme - l'art informel
- Support-Surface - le néoréalisme - la trans-avant-garde - le conceptualisme -
l'art pauvre - le body-art - le land-art - la négation de l'art - l'art
coopératif - l'art virtuel - les installations - le vidéo-art - et aujourd'hui
les performances qui réjouissent les médias.
Un exemple ou deux ne seront pas inutiles. Ils éclaireront l'expression des
artistes contemporains habilement exploitée par les médias, les expositions, les
galeries et les musées.
Prenons le cas d'une superstar du body-art : Mme Orlan. Son matériau,
c'est son corps. Elle se fera greffer, par exemple, deux bosses de silicone sur
le front. L'opération chirurgicale est filmée et retransmise par satellite dans
les galeries et les musées du monde entier. Elle est célèbre aux États-Unis. Les
photos de ses performances chirurgicales sont vendues jusqu'à 45.700
Euros (300.000 F) et la
télévision française la célébrera dans l'émission de Thierry Ardison sur
Paris-Première.
Quant à Paul Mac Carthy, professeur au Fine Arts Department d'une université
californienne, il s'est fait photographier au New Museum de New-York, en février
dernier, plongeant son visage dans un saladier de ketchup. C'est,
expliquait-t-il, pour l'artiste d'aujourd'hui, le seul moyen de mettre en
question la société de consommation.
On ne peut passer sous silence, non plus, les performances d'un artiste russe
dont les vidéos font le bonheur des nouvelles galeries parisiennes de la rue du
Faubourg du Temple : Oleg Kulik. Il se met tout nu, à quatre pattes, feignant un
chien. Il aboie et fait mine de mordre les visiteurs de sa galerie. Ou bien,
toujours tout nu, il renverse une partenaire et la mord. Ces performances
photographiées ou filmées se vendent très bien, dans les galeries parisiennes,
russes, américaines. Elles sont présentées au musée d'Art contemporain de Gand,
à la F.I.A.C., à l'École des beaux-arts de Paris.
Jean Clair met en évidence une autre dimension de l'art contemporain qu'il
appelle " l'art du dégoût ", par opposition à l'art du goût, qui était né de
l'esthétique du siècle des Lumières : " Le fait est, dit-il, que la répulsion,
l'abjection, le dégoûtant, l'horreur semble la catégorie esthétique nouvelle de
cette fin de siècle ... " et de citer l'exposition " Sensation " présentée à la
Royal Academy de Londres fin 1997, puis au Brooklyn Museum de New-York en 1999.
L'avertissement du département de la Santé publique apposé à l'entrée de
l'exposition disait : " Le contenu de cette exposition peut entraîner un choc,
des vomissements, de la confusion, la peur ou l'euphorie, ou l'anxiété. Si vous
souffrez d'une tension artérielle anormale, de désordres nerveux ou de
palpitations, vous devez consulter votre médecin avant de visiter cette
exposition ".
Il rappelle encore que le " Turner Prize ", doté de 30.500
Euros (200.000 F), a été attribué en
2000 à l'artiste Tracey Arwin pour " son propre lit, maculé d'urine,
couvert de capotes usagées, de tests de grossesse, de sous-vêtements sales et de
bouteilles de vodka, lit où elle aurait passé une semaine dans un état de
dépression consécutif à une rupture ". Cette ouvre a été louée par le
conservateur de la Tate Gallery pour sa " valeur réaliste ". Et de citer aussi
l'ouvre de Louise Bourgeois, " Précious Liquid ", exposée au Centre Pompidou en
1992, qui offre à notre regard dans des flacons de verre, suspendus dans une
installation de cèdre, d'albâtre et de tissu, des humeurs du corps humain.
Notre époque, semble-t-il, ne sait plus prendre le temps de jouir.
Madame Catherine Millet, éminente spécialiste de l'art contemporain et
directrice de la revue Art-Press, nous en a donné une récente démonstration,
dans l'immense succès de librairie de son livre La vie sexuelle de Catherine M.
Jean Baudrillard en conclut, dans son article de Libération, que " tout
l'imaginaire de la sexualité est balayé ; il ne reste qu'un protocole en forme
de vérification illimitée du fonctionnement sexuel, d'un mécanisme qui au fond
n'a plus rien de sexuel ". Et de citer Walter Benjamin à propos de ce livre et
de l'émission télévisée " Loft Story " qui a fait aussi grand bruit : "
L'Humanité qui jadis avec Homère avait été l'objet de contemplation pour les
dieux olympiens, l'est maintenant devenue pour elle-même. Son aliénation
d'elle-même a atteint un degré qui lui fait vivre sa propre destruction comme
une sensation esthétique de premier ordre ".
Ces quelques exemples parmi bien d'autres, auxquels il faut ajouter les
diverses formes d'expression des artistes d'aujourd'hui que sont les
installations, la vidéo, la photo, peuvent passer pour des pitreries sans
conséquences.
Il n'est en rien. La science apporte aux artistes de nouveaux moyens
d'expression. Toute critique de l'art actuel passe, à juste raison, pour
obscurantiste. Mais les artistes et les critiques remplissent trop souvent le
vide des ouvres avec des mots.
Certes, des peintres, des sculpteurs, des graveurs, en France et à
l'étranger, continuent de créer des ouvres qui poursuivent les valeurs et les
trouvailles des avant-gardes du XXe siècle.
Mais le dadaïsme d'État qui prévaut dans notre administration culturelle ne
leur fait pas une grande place dans nos musées d'art contemporain, alors qu'aux
États-Unis et en Allemagne, les expositions et les musées sont largement ouverts
à toutes les formes de l'art actuel.
Dans la première moitié du siècle précédent, c'est la France qui a été à
l'origine de toutes ou de presque toutes les révolutions culturelles dont j'ai
donné la liste. L'esprit révolutionnaire, imprégné d'idéologies politiques, de
critiques sociales, de participations à tous les mouvements qui voulaient
renverser l'ordre établi, et par conséquent les valeurs culturelles de la
bourgeoisie, animait les artistes.
N'oublions pas que Marcel Duchamp, dès 1917, envoie au Salon des indépendants
un simple urinoir, puis en 1964 le même urinoir avec à l'intérieur la
photographie de sa propre famille, ses parents, ses frères et sours, découpée
dans la forme de l'urinoir lui-même, manière pour lui d'utiliser la
sacralisation d'une ouvre exposée dans un musée, fût-ce pour la ruiner : "
Ruiner - Uriner ", écrit-il.
Paris était le centre de toutes les recherches, en peinture, en
sculpture, en architecture, en musique et même en cinéma avec les films
surréalistes de Salvador Dali ou ceux de Jean Cocteau, et la photographie de Man
Ray. Les artistes du monde entier accouraient à Montmartre, puis à
Montparnasse.
Après la deuxième guerre mondiale, ce fut l'Amérique qui donna le ton. Elle
en avait les moyens.
Le dollar n'était plus une valeur monétaire ; il était devenu une valeur
esthétique. Il l'est resté. L'ouvre d'art est traitée comme une marchandise.
C'est alors que les administrations culturelles françaises, de peur de passer
pour des tenants de l'académisme, fût-il évolutif, ont fait la part belle aux
modernistes les plus malins et les plus excentriques, et tout particulièrement
aux artistes étrangers. Ils ont tenu à l'écart les artistes français,
fussent-ils novateurs et de qualité. Au conformisme académique du
XIXe siècle, succédait le conformisme avant-gardiste de nos
technocrates dispensateurs des fonds d'État.
Même la création musicale n'a pas échappé à la dictature d'une seule forme
d'expression soutenue par l' IRCAM et son fondateur Pierre Boulez, protégé par
les plus hautes instances politiques.
Michel Schneider, qui fut directeur de la musique au ministère de la Culture
de 1988 à 1991, écrit : " On fut plus radical dans les années 1975-1990, qui
virent, dans le sillage du sérialisme, l'avènement de la modernité musicale
officielle et le règne de l'atonalisme public, laïc et obligatoire. "
Seul le cinéma, art commercial et populaire s'il en est, bénéficie de
subventions et d'une protection publique sans l'obligation d'une contrepartie de
" Modernité d'État ".
Mais aujourd'hui, le rayonnement de la France à l'étranger est au plus bas.
On constate l'absence des artistes français contemporains dans les grands musées
étrangers et, bien sûr, dans les ventes aux enchères new-yorkaises. Seuls les
musiciens français et le cinéma sont mieux reconnus en Europe et aux
États-Unis.
Même les artistes soutenus, à tort ou à raison, par notre ministère de la
Culture ne font pas le poids. Le classement international des artistes établi
par le journal allemand " Capital " sur le modèle du classement A.T.P. des
tennismen, place Christian Boltanski à la dixième position, Daniel Buren à la
quarante-quatrième, Sophie Calle à la quatre-vingt-cinquième, et ainsi de
suite.
À telle enseigne que le ministère des Affaires étrangères s'en est ému. Il a
demandé à un sociologue, Alain Quemin, un rapport sur la place de la France sur
la scène artistique internationale.
Ce rapport confirme la gravité de la situation.
Il constate que la France fait la part belle aux artistes étrangers.
Dans un récent article, le journaliste et critique Olivier Cena rend compte
de ce rapport dans les termes suivants : " Il y a encore quelques années, les
conclusions du rapport d'Alain Quemin auraient fait scandale, et le sociologue,
taxé de réactionnaire, se serait retrouvé sur le banc des accusés. Il recommande
aux institutions françaises, à l'exemple de la récente "Tate Modern" de Londres,
d'exposer massivement les artistes nationaux dans les lieux les plus en vue, et
aux pouvoirs publics, à côté de l'accueil d'artistes étrangers, de soutenir par
des mesures d'incitation fiscale le marché de l'art contemporain national, et
"celui des ouvres d'artistes nationaux ou européens". Autrement dit : si vous ne
commencez pas vous-même par montrer l'étendue de votre richesse (ce que font
tous les autres pays), comment et pourquoi voulez-vous que les autres le fassent
à votre place ? ".
Il n'en reste pas moins qu'à l'aube de ce XXIe siècle, la question
fondamentale reste posée : quelles formes et quelles expressions de l'art
contemporain relèvent encore du mot art dans son acception usuelle ?
Faut-il penser, à la suite de Hegel et de Nietzsche que le scientisme, le
positivisme et l'athéisme, qui dominent les croyances de notre monde occidental,
ont retiré à l'art sa fonction de révélateur d'une réalité transcendante, à
laquelle seule la sensibilité pouvait accéder ?
Mais la sacralisation des ouvres par leur présence dans un musée a remplacé
la qualité sensible d'une ouvre par sa signification historique. Peu importe que
l'on goûte ou non un carré uniformément noir de Malevitch ou une toile
uniformément bleue d'Yves Klein. Le musée d'art moderne les valorise en tant que
monument historique de la peinture du XXe siècle.
Au demeurant, nos fonctionnaires culturels et nos critiques d'art n'ont
qu'une formation historique.
On connaît la pensée de Paul Valéry sur les musées :
" Je n'aime pas trop les musées - écrit-il - il y en a beaucoup d'admirables,
il n'en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et
d'utilité publique, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec ces
délices.../.Je ne sais quoi d'insensé résulte de ce voisinage de visions mortes.
Elles se jalousent et se disputent le regard qui leur apporte
l'existence.../.L'oreille ne supporterait pas d'entendre dix orchestres à la
fois.../. Je crois bien que l'Égypte, ni la Chine, ni la Grèce, qui furent sages
et raffinées, n'ont connu ce système de juxtaposer des productions qui se
dévorent l'une l'autre... ".
Il remarque une relation entre cette confusion des ouvres et des époques dans
les musées et le caractère tourmenté des arts de notre temps. C'est alors qu'il
ajoute : " Je perçois tout à coup une vague clarté.../.Peinture et Sculpture, me
dit le démon de l'Explication, ce sont des enfants abandonnés. Leur mère est
morte, leur mère Architecture. Tant qu'elle vivait, elle leur donnait leur
place, leur emploi, leurs contraintes. " Et il conclut : " La liberté d'errer
leur était refusée. Ils avaient leur espace, leur lumière bien définie, leurs
sujets, leurs alliances... Tant qu'elle vivait, ils savaient ce qu'ils voulaient
".
Au XXe siècle, l'architecture moderne a rejeté toute présence, en
façade comme dans les espaces intérieurs, de la peinture, de la sculpture et
même de toutes formes qui ne résultent pas de la technique de l'ingénieur et de
la distribution purement fonctionnelle de l'espace vécu.
Il est regrettable que nos jeunes architectes français à la mode - dans la
patrie d'Auguste Perret et de Le Corbusier - n'utilisent pas plus le béton armé,
technique française par excellence. Ils pourraient avec ce matériau,
formellement très souple, et le concours des peintres et des sculpteurs, créer
une architecture typiquement française qui ne soit ni un pastiche de
l'architecture classique, comme l'ont fait les post-modernistes étrangers à
Paris, à Montpellier et ailleurs, ni une architecture du verre et de l'acier
austère et puritaine, sans le moindre ornement et sans la moindre sensualité, à
l'image de l'architecture anglo-saxonne.
Mais il faudrait pour ce faire que nos hommes politiques, maires, députés ou
ministres, ne favorisent pas systématiquement les architectes anglo-saxons qui
ignorent le béton armé.
Le rayonnement de l'art français au XXIe siècle dépendra d'abord
du regard que les responsables culturels et politiques de notre pays tourneront
vers les artistes français, plutôt que vers New-York ou Francfort comme c'est le
cas aujourd'hui.
Certes, l'art se renouvellera. L'avenir apportera aux artistes d'autres
moyens d'expression que les moyens traditionnels. Mais l'ouvre d'art, quelle
qu'elle soit, aura toujours pour but de transmettre l'indicible. Si elle est
située dans l'espace vécu par les hommes, elle éclairera la nuit dans laquelle
nous enfonce le déferlement actuel de la parole, dont, hélas, l'art contemporain
témoigne aujourd'hui par une solidarité haineuse entre l'être et le
vivre.
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